GAUTIER D'ARRAS - 1120

 

Parent des châtelains d'Arras, ce poète, protégé par Aélis de Blois, sœur de Marie de Champagne fut vraisemblablement ecclésiastique. 

Il aurait participé à la seconde croisade (1147-1149), prêchée à Vézelay par saint Bernard de Clairvaux. 

Il fut à la cour de Champagne le contemporain et le rival de Chrétien de Troyes. Il est l'auteur d'un roman en vers dédié à Marie de Champagne, Éraclès, (entre 1176-77, puis 1179-81) qui met en scène l'empereur byzantin Héraclius et pour la rédaction duquel il utilisa des sources anciennes (Héraclius reprend la Vraie Croix du Christ aux infidèles et la rapporte à Jérusalem), des légendes de son époque et introduit un conte courtois d'adultère illustrant la vanité de la jalousie conjugale. 

Gautier d'Arras sera également l'auteur d'un autre roman, Ille et Galeron (vers 1177-78), qui s'inspire d'un lai breton dont Marie de France avait déjà donné une version très romancée sous le titre Lai d'Eliduc: comment la pitié conduit à l'amour ! 

Ouvrages de Gautier d'Arras ou sur lui: 

- "Éracle", édité par Guy Raynaud de Lage, Honoré Champion, 1976. 

- "Ille et Galeron", Publié par Yves Lefèvre et Félix Lecoy, 1988, Honoré Champion, 1999.

- "Ille et Galeron", traduit en français moderne par Jean-Claude Delclos et Michel Quereuil, Honoré Champion, 1993. 

- "Ille et Galeron", Ms. 6987, fol. 290, Bibl, nationale d'Aupais (Fabliau de): Ms. n° 7218. 

- "Gautier d'Arras, l'autre chrétien", Corinne Pierreville, Honoré Champion, 2001.

- "Gautier d'Arras, Eracle", Collectif , Honoré Champion, ISBN : 2 8520 3001 2.

 

L’Éracle de Gautier d’Arras fut un des premiers romans en Français; années 60 du XIIème siècle, l'auteur est le protégé de Marie de Champagne et de Thibaut de Blois, respectivement épouse et frère d’Henri le Libéral.

Le Roman Eracle de Gautier d’Arras fourmille d’allusions à la vie chevaleresque et princière du Comte de Champagne ; aux contacts avec l’Empereur d’Orient et à la Terre Sainte ; mais aussi à l’échiquier géopolitique de la seconde moitié du XIIème siècle.  

Éraclès a reçu de Dieu un pouvoir exceptionnel qui lui permet de tout connaître des femmes, des pierres et des chevaux. 

"À la mort de son père, Éraclès sera acheté par l'empereur de Byzance, qui refuse de croire aux dons de l'enfant. Éraclès lui prouvera ses pouvoirs en trouvant une pierre qui protège de l'eau, du fer et du feu et un poulain qui remporte toutes les courses auxquelles il participe. Il procurera également une femme à l'empereur qui a décidé de se marier. Athanaïs est un modèle de vertu, pourtant l'empereur, poussé par la jalousie la fera enfermer dans une tour avant de partir à la guerre. L'épouse indignée se vengera en compagnie de Paridès. L'empereur informé de l'infidélité la déliera de ses liens conjugaux pour l'unir à Paridès. Ici s'arrête la première partie du roman qui traite ensuite d'un tout autre sujet : le bois de la Sainte Croix avait été divisé en deux parties sur l'ordre d'Hélène . Elle en confia une partie à son fils Constantin, l'autre fut enfermée dans le Saint-Sépulcre. Cosdroès s'emparera de la relique sacrée. Éraclès le tuera et rapportera la Sainte Croix à Jérusalem". 

Voiçi une version de son Éraclès:

"La dame qui son fils conçut 
l'ot droit au jor c'avoir le dut 
et saciés c'a tel eure l'ot 
c'onques nuls hom fors Diu nel sot, 
et fu li plus tres biele riens 
c'onques veïst hom terrïens, 
si l'apielerent Diudonné 
por ce qu'issi l'ot Dius donné ; 
puis fu nommés el baptestire 
Eracles, ensi l'oï dire. 
Au tierç jor qu'il fu baptisiés 
li vint une briés trestous ploiés ; 
Dius nostre Sire li tramist 
par le saint angle qui le mist 
sor le berçuel u il gisoit. 
Li letre par defors disoit 
c'on mesist cel enfant a letre 
quant eure et tans seroit del metre. 
Encor ot defors autre cose : 
que la dame ne fust tant ose 
que desploier laissast le brief, 
mais, sor les deus ius de son cief, 
fust bien gardés et en sauf mis 
tant que l'enfens fust si apris 
qu'il le peüst espondre et lire, 
et lors li baillast on se cire. 
La dame saut sus de son lit, 
les letres prent et si en list 
tant seulement que lire en doit, 
çou est çou que dehors pendoit ; 
le brief estoie maintenant ; 
or voit que Dius a cier l'enfant. 
norir le fait molt ricement ; 
quant il a cinc ans plainemont, 
mis est as letres li petis, 
mais ainc ne fu teuz aprentis, 
son maistre au cief de l'an aprent ; 
ne se fait laidengier ne batre. 
Li mere quel voit tant sené 
l'a devant un autel mené, 
le brief lui tent, cil le desploie 
et si le list s'en a tel joie 
que nus ne puet grignor avoir, 
car Dius li a fait assavoir 
qu'il ert de femes connissieres 
et canque valt cevaus ne pieres 
savra, tels sera se merite, 
par Diu et par saint Esperite 
Quant il ot tout le brief leü 
de kief en kief et porveü, 
toutes les pieres connissoit 
de quel vertu cascune estoit ; 
de femes savoit ensement 
toute la vie et l'errement, 
et quels cascune estoit el point 
(qu'il le veoit n'en doutoit point), 
et des cevaus resavoit il 
li quels valoit mius entre mil. 

(Voiçi le texte en français moderne)

La dame qui conçut son fils
le mit au monde le jour où elle le devait,
et sachez qu'elle l'eut à une heure telle
qu'à part Dieu aucun homme ne le sut,
et l'enfant fut la plus belle chose
que jamais on vit sur terre.
ils l'appelèrent Dieudonné
parce que Dieu l'avait ainsi ordonné ;
il fut ensuite baptisé sous le nom
d'Éracle, à ce que j'ai entendu dire.
Au troisième jour après son baptème
lui vint une lettre bien fermée ;
que Dieu notre seigneur lui transmit
par le saint ange qui la mit
sur le berceau où l'enfant était couché.
L'extérieur de la lettre disait
qu'on fasse apprendre les lettres à cet enfant
lorsque les temps seraient venus.
On y lisait encore cette autre chose :
que la dame ne soit pas hardie
au point de laisser ouvrir la lettre,
au risque d'y perdre ses deux yeux,
mais qu'elle la garde en sécurité
jusqu'à ce que l'enfant soit suffisamment 
pour pouvoir la lire et la comprendre
et qu'alors on lui donne à lire son message.
La dame saute de son lit,
prend la lettre et en lit
seulement ce qu'elle doit en lire,
c'est à dire ce qui est visible de l'extérieur ;
elle met alors la lettre en sécurité
et voit que Dieu aime l'enfant.
Elle le fait élever richement et,
quand il a cinq ans révolus
on enseigne au petit les lettres,
mais jamais il n'y eut tel apprenti,
après un an c'est lui qui enseigne son maître.
Jamais il ne se fait gronder ou battre.
La mère qui le voit si sage
le mène devant un autel,
lui tend la lettre qu'il déplie.
La lecture lui procure une telle joie
que personne ne pourrait en avoir plus 
car Dieu lui fait savoir
qu'il sera connaisseur de femmes
et que ce que valent chevaux et pierres il le
saura aussi, tel sera son mérite.
Par Dieu et par le saint Esprit,
quand il eut fini de lire la lettre
d'un bout à l'autre et qu'il eut réfléchi,
il connaissait toutes les pierres,
la vertu de chacune d'entre elles.
De même, au sujet des femmes il savait
toute la vie et la conduite
et quel était à l'instant l'état de chacune
(il suffisait qu'il en voit une pour avoir des 
et pour les chevaux il savait également
lequel entre mille avait plus de valeur."

Texte extrait du site www.medievalenfrance.com.

 

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