L'Isle-aux-Coudres
(1535-2005)
Histoire, beautés et misères des anciens

Photographie : Vue de
lÎle-aux-Coudres du plateau supérieur des Éboulements.
Enviro Foto-Collection , J-F. Bergereron.
Johanne de : Tourisme Isle-aux-Coudres.
Il est quelque part une grève
Au beau milieu du Saint-Laurent
Où la vie, l'amour et le rève
Ont rendez-vous avec le vent
Cest avec ces
premières paroles dune chanson et sur un rythme de valse que ces mots
prometteurs vous accueillent à lIsle-aux-Coudres. À la sortie du traversier sur le
quai darrivée, dans les bureaux daccueil touristique, dans les nombreux
havres de restauration, les hôtels, hôtelleries, gîtes pour touristes et même dans les
maisons toutes fleuries qui bordent le chemin principal qui fait le tour de lîle,
le Chemin des Coudriers ou le Chemin Principal.
Cest la Provence
sans son accent et sans champs de lavande, avec sa luminosité inoubliable et captivante,
ses parfums envoûtants de lodeur iodée de la mer, mais où la saveur des gens et
des mots vaut bien celle du bagou gesticulant du plus Marseillais des Marseillais.
Dans ma lignée directe
des Gontier-Gonthier-Gauthier, jy ai retrouvé trois générations et demi qui y
sont nées, qui y ont aimé et qui y sont décédées. De 1741 à 1820, jy ai
dénombré 21 baptêmes. De 1773 à 1819, 7 mariages et de 1749 à 1811, 7 sépultures. Il
est donc normal de conserver des liens damitié profonde avec ces chaleureux cousins
insulaires de parenté lointaine et par conséquent dy faire quelques séjours
occasionnels. Et aussi de sintéresser à son histoire, ses traditions séculaires,
ses modes de vie et aussi à ces périodes difficiles vécues à une certaine époque,
comme nous le verrons.
Et son histoire
nest pas banale non plus. À son premier voyage de 1534, Jacques Cartier ne
pénétra pas dans le grand fleuve. Ce nest quà son second voyage quil
osa y pénétrer et quil nomma Saint-Laurent cette voie maritime qui, croyait-il,
devait lui apporter richesse, gloire et une ouverture vers le Cathay, la Chine
daujourdhui, pays des épices rares et des fines soieries.
Il aborde lîle
le 6 septembre 1535 avec ses trois navires, (Grande-Hermine, Petite-Hermine, Émérillon)
et constate quil y poussait en abondance des coudriers ou noisetiers, appelés
couldres en France ( Corylus cornuta ). Il la baptise donc « ISLE-AUX-COULDRES », en raison de
labondance des noisettes, fruits du noisetier. Dans le rôle de léquipage qui
accompagne et seconde lexplorateur, on remarque la présence de deux aumôniers, Dom
Antoine et Dom Guillaume Le Breton. Le lendemain, 7 septembre 1535, on célèbre la
première messe sur le nouveau continent avant de reprendre la route qui les mènera
jusquà Hochelaga.
« Le sixième
jour du dit mois, vinsmes poser à une isle qui faict une petite baie et couche terre.
Icelle isle contient environ trois lieues de long et deux de large : et une moult
bonne terre et grasse, pleine de beaulx et grandz arbres de plusieurs sortes : et
entre autre y a plusieurs couldres franches que trouvâmes fort chargées de noisilles
aussi grosses et de meilleure saveur que les nôtres, mais un peu plus dures. Et par cela
nommâmes lIsle-es-Couldres. »
Le septiesme jour du
dit mois de septembre, jour Notre-Dame après avoir ouï la messe, nous partîmes de la
dite isle pour aller à mont ledit fleuve. »1
Cette magnifique rade
ou Jacques Cartier accosta porta le nom de Mouillage puis lendroit bien connu des
marins, passa à lhistoire comme «Cimetière des Français» qui servit à
des fins de sépulture pour y déposer les personnes décédées au cours des longs et
difficiles voyages en mer. Ce havre sert aujourdhui de quai darrivée pour le
traversier qui dessert lÎle à partir de St-Joseph-de-La-Rive. Elle a aussi porté
successivement le nom de « mouillage des Français » jusquà la conquête
puis de « mouillage des Anglais » au cours de lété 1759 alors que les
troupes anglaises pillèrent et saccagèrent lÎle, obligeant les habitants à se
réfugier à la baie Saint-Paul. La population locale, une centaine de personnes, fut
alors forcée de sexiler sur la terre ferme den face à la baie Saint-Paul
pendant que les troupes de lAmiral Durell occupent lîle la veille de
lAscension 1759 en vue de lattaque massive dirigée sur la ville de Québec le
13 septembre 1759 telle que planifiée par le capitaine Goreham. Ce même Goreham dit,
dans son rapport, quun seul homme fut tué alors que la mémoire locale assure que
plusieurs connurent le même sort et quon les jeta dans létang de la
Chapelle, près duquel plusieurs coups de fusil furent échangés à lendroit
appelé la pointe de dAulnes à lépoque.
1 NDA : tiré des Récits des
Voyages de Jacques-Cartier et adapté en Français lisible dans la mesure du possible à
partir de divers sites WEB. G.G.
NDA : ces noisetiers demeurèrent présents sur lÎle jusquà la fin du
19 ième siècle. Par la suite, dû principalement au défrichement, ils
disparaîtront presque totalement. G.G.

Croix de pierre érigée à lendroit où Jacques Cartier aurait célébré la première messe en Amérique du Nord le 7 septembre 1535. Photo de date et origine inconnues.
Par la suite, lendroit, connu des marins, servit à des
fins de sépultures et on lui donna le nom de « Cimetière des Français ».
Le site fut quelque peu
négligé pendant quelques années et la croix nétait visible, semble t-il,
quà travers un fouillis darbrisseaux et de broussailles.
Mais la population de
lIsle-aux-Coudres prit les choses en mains et le site est facilement visible et
accessible pour tous. La croix ou monument Jacques Cartier fait aujourdhui partie du
circuit touristique de lIsle-aux-Coudres.
Cette croix rappelle
donc tous les évènements historiques des débuts de lÎle et marque ce coin de
terre privilégié qui peut être désigné à bon droit comme le berceau de lÎle.
Aujourdhui, on le dénomme tout simplement «LE MONUMENT JACQUES CARTIER» et il fut
érigé le 23 septembre 1928 et béni par le cardinal Rouleau. On la trouve sur la côte
nord de lÎle.

Monument Croix Jacques Cartier
Le même monument aujourdhui.
Gracieuseté :Tourisme Isle-aux-Coudres. Madame Johanne.
Enviro Foto-Collection, J.-F. Bergeron

Autre vue de la croix et monument de Jacques Cartier
Même source que la photo précédente.
Aperçu général de lÎle et généralités sur son histoire
Jacques Cartier, dans
sa description de lîle en 1535, avait vu juste quant à ses dimensions. Lîle
nest pas grande et cest là une partie de son charme. Elle se trouve à
environ vingt lieues (environ 60 milles) en aval de la ville de Québec et se situe plus
près de la rive nord du fleuve. Sa longueur depuis lextrémité de sa pointe Est
jusquà la plus longue pointe de louest est denviron trois lieues ( 9
milles ) de sorte que la route (le Chemin des Coudriers et le Chemin Principal) qui
ceinture lîle fait 26 kilomètres ( 16 milles ). Juste assez pour une agréable
balade à vélo. Pour comparaison, le tour de lÎle dOrléans fait 43 milles,
comme nous le chante le grand Félix Leclerc dans sa poétique chanson «Le Tour de
lÎle». Sa largeur fait à peine trois quarts de lieues dans les endroits les plus
rapprochés. Lextrémité Est de lIsle-aux-Coudres, comme celle de presque
toutes les îles de notre fleuve Saint-Laurent, se termine en queue de poisson.
Grossièrement, le haut de lîle se termine par trois pointes ou têtes, dont celle
du nord, la plus avancée vers louest, sappelle Pointe-de-lIslette et au
cours des années lappellation de ces pointes a variée plusieurs fois.
Aujourdhui, ces pointes portent les noms de Pointe du Bout den Bas, Pointe de
la Prairie, Roche à Cailla, Cap à Labranche, etc. Voir carte plus bas.

Source de la photo : Guide touristique. Ministère du Tourisme du Québec, page 11, 2004-2005.
Il faut noter quentre ces pointes et ces caps, on retrouve, des côtés nord et sud
de lîle, des battures et des anses qui servaient de mouillage aux goélettes ou
chaloupes dont les habitants de lÎle-aux-Coudres ont eu historiquement un continuel
besoin dans la saison de navigation pour communiquer avec la terre ferme. Ces mouillages,
dont les eaux se retirent à chaque marée baissante, sont ouverts aux vents de
louest et ne sauraient mettre les goélettes à labri de leur violence.
Cest pourquoi lon retrouve dautres abris utilisés pour les petites
embarcations, comme, par exemple, lanse du Ruisseau Rouge, à lextrémité Est
de lîle. Tout le côté sud de lîle noffre aucun abri sûr pour la
navigation. Ce côté sud de lîle porte le nom de La Baleine parce que
selon la tradition, une baleine y fut retrouvée morte autrefois.
Il y a, sur
lÎle-aux-Coudres, que cinq faibles cours deau dont un seul, celui de
lanse du sud, a fait marcher un moulin à farine mais seulement pendant la crue des
eaux au printemps. Mais à lépoque de la colonisation intense de lîle dans
le premier quart du 18 ième siècle, ce moulin était nettement insuffisant pour
satisfaire aux besoins des habitants qui, assez souvent pendant lété, étaient
obligés daller faire moudre leurs grains à lun des moulins de la baie
saint-Paul. Deux moulins sont fonctionnels sur lîle de nos jours. Lun,
fonctionnant à leau, date de 1825 et lautre, mû par le vent, remonte à
1836.
Depuis le bas de lîle
jusquau Cap-à-la-Branche, sur la partie nord de lîle, toute la déclivité
de la côte est couverte de bois. Les habitants de ce côté de lîle ont toujours
agi sagement en conservant les arbres de cette côte de terre. Leurs racines empêchent
lérosion des sols pendant la saison des dégels et dans les grandes pluies
dautomne. Ce qui nest pas à dédaigner non plus, cest que la présence
de ces arbres protègent les bâtisses contre la furie des vents du nord pendant
lautomne et lhiver.
Le sol cultivable de
lîle se trouve aussi amendé par larrivée continuelle des sables charroyés
par les eaux du fleuve au rythme des marées. Cet état des choses favorisent la culture
des pommes de terre ou patates qui, on le sait, préfère un sol sablonneux. Nos ancêtres
de lÎle nutilisaient pas dengrais naturel comme le fumier animal et
encore moins les engrais artificiels. Et que non ! La nature sen chargeait
généreusement par lapport de varech ou goémon (fucus vésiculeux, laminaires
rouges, algues vertes, bleues et rouges, etc) que le retrait des marées dautomne
leur amenait en quantités industrielles. Notons que les insulaires appelaient
délicieusement flammes ces longues algues rouges, qui pouvaient mesurer jusquà 10
à 12 pieds de long et que lon nomme aujourdhui laminaires. Labbé
Alexis Mailloux, dans son Histoire de lÎle-aux-Coudres1 nous affirme
quun tel engrais est de beaucoup préférable au fumier et que ce varech donnait un
rendement double. Il va même jusquà dire que les pommes de terre provenant de ces
terres engraissées par le moyen de ce varech étaient de meilleure qualité et se
conservaient mieux que celles venues dans des sols engraissés avec le fumier. Cest
pour cette valable raison que le varech était considéré comme un bienfait de la
providence dans les longs jours dhiver et surtout pendant ceux où les fourrages se
faisaient rares sur lîle. La cueillette de ce précieux apport alimentaire se
faisait dans les pêches à marsouins et dans les pêches à fascines qui sy
prêtaient bien en fonction de leurs structures .
1 Histoire de lIle-aux-Coudres
avec ses traditions, ses légendes, ses coutumes. - Montréal. La Compagnie de
Lithographie Burland-Desbarats -1879 avec Préface de Labbé H-R. Casgrain,
Rivière-Ouelle, 15 octobre 1878. Réédition . Montréal 1998 - Corneau et Nadeau,
Île-aux-Coudres.
Enfin, les premiers
colons établis pouvaient compter sur une abondance surprenante de poissons de toutes
sortes. Bien entendu, le saumon, lesturgeon et le bar abondaient et ne se pêchent
plus sur lÎle mais il ny a pas encore longtemps et plus rarement
aujourdhui, on y pratiquait la pêche à fascine. On y prend quantité de plies, la
loches ou petites morues, léperlan, la sardine et languille. Et que dire de
la pêche au marsouin qui représentait une source de revenus dappoint appréciable
pour les insulaires et qui fut longtemps leur marque de commerce ! Nous reparlerons plus
loin aussi de lindustrie de la construction de goélettes qui fait encore partie de
lhistoire folklorique de lÎle.
Les premières années de lIsle-aux-Coudres
Pendant cent
quarante deux ans après le second voyage de Jacques Cartier, personne ne soccupa de
lÎle-aux-Coudres. Ce ne fut quà lépoque de 1677 quelle fut
concédée en fief à un dénommé Étienne Lessard (ou De Lessart), habitant de la côte
de Beaupré, par le comte de Frontenac à la condition dobtenir du roi de France,
sous une condition de date, la confirmation de son titre. Cet Étienne Lessard, éprouvant
des difficultés ou manquant des moyens nécessaires pour obtenir la confirmation de son
titre de concession, laissa passer dix ans sans sadresser au roi de France. Certains
historiens maintiennent quil était allé jusquà dire quil avait perdu
toute trace de cette transaction qui devait sûrement être verbale car il ne savait ni
lire ni écrire. Dautres prétendent que Lessard navait jamais mis les pieds
sur sa concession et quil ne manifestait aucun intérêt à y établir des
censitaires, comme lexigeait la coutume de Paris dans lordre normal des
choses.
Je vous reproduis ci-bas le titre de concession, signé par Frontenac :
Concession de lIsle-aux-Coudres à Étienne Lessard par
le gouverneur Frontenac Transcription : En page couverture du document : 10 Concession de L'isle aux Coudres
au Sieur Estienne De Lessart par M. de frontenac gouverneur du Canada 4e mars 1677 Contrat No 44- isle aux
coudres- Carton B.B. LOUIS DE BUADE COMTE DE FRONTENAC
CONSEILLER DU Roy en ses Conseils, Gouverneur et
lieutenant general pour Sa Majesté en Canada, Acadie, Isle de terre neuve, Et autres pays
de La France septentrionale. A tous ceux qui ces presentes verront, SALUT. En tesmoin de quoy NOUS avons signé
ces dites presentes, et fait apposer le sceau de nos Armes & Contresigné par l'un de
nos secretaires. Donné à Quebec le quatriesme mars mil six cent soixante dix sept.
(signé) Frontenac PAR : Monseigneur Le Chasseur |