LES MESURES ET LES MONNAIES AU XV11e ET XV111e SIÈCLE


 
 
LES MESURES :

            Souvent, au cours de cet ouvrage, le lecteur sera confronté avec des mesures de longueur et de surface qui ne lui seront aucunement familières.

            Nous utilisons  actuellement le système métrique comme système de mesure de longueur et l’appliquons de plus en plus aux unités de surface, de volume, etc. L’ère des révolutions technologiques déjà en marche exigera des notions de plus en plus étendues, notions  appartenant, en somme, à  ce vaste Système International appelé justement SI et qui se met en place graduellement mais sûrement. Ce SI, ou Système international d’unités, est un système de mesures métriques décimal à sept unités de base ( mètre, kilogramme, seconde, ampère, kelvin, mole, candela ). Ce SI  deviendra mondial, facilitant  de la sorte la mondialisation de tous les domaines des entreprises humaines. Ce passage au système métrique et  par conséquent au SI se passe quand même assez bien sans trop de heurts malgré la complexité inhérente à ce genre de bouleversement. Aujourd’hui, par exemple, la température, exprimée en degrés Fahrenheit il y a quelques années, s’exprime aujourd’hui en degrés centigrades ou Celsius. Ce système Celsius fait partie du système SI. Et ne me demandez surtout pas quelle est la température extérieure d’aujourd’hui en degrés de notre ancienne échelle! Comme aussi on ne parle presque plus de calories ou de mais plutôt de joules ou de kilojoules. Qui demande 1 pinte de lait au «dépanneur» du coin  risque à tout coup de se voir servir 1 litre de lait ! Ces nouvelles mesures font aussi partie de ce fameux SI que, personnellement, je trouve moins compliqué et plus logique que les anciens systèmes que nous avions. Quelle surprise de se voir servir 1 gallon d’essence aux Etats-Unis ! Moins cher qu’au Canada, il était en définitive plus petit en volume ( 32 onces ) que le gallon impérial canadien ( 40 onces ).

            Dans quelques années, ces systèmes déjà anciens dans notre esprit ne seront que vagues souvenirs et il nous faudra faire un effort de mémoire pour s'en souvenir.   

            Mais il n’en fut pas toujours ainsi ! Plus loin, vous lirez qu’on accordait dans la plupart des cas des concessions de terre de trois arpents de front...Et que le seigneur X se voit concéder un fief  en roture qui s’étend sur 12 lieues de profondeur...Au mariage du sieur Y, celui-ci déclare posséder une maison de 30 pieds de long sur 20 pieds de large. Vous lirez aussi, dans certains inventaires après décès, que tel article est estimé ou prisé à 10 livres tournois...

            Nous allons tenter de tirer au clair tout ce charabia.

            D’abord, ces informations que je vous donne sont tirées d’un document du 2 décembre 1635, Archives du Séminaire de Québec,[1][1] Séminaire, V  1: 25.

            Ces mesures de référence sont celles de La  Compagnie des Cent-Associés, conformément au régime qu’elle avait établi. Ces mesures sont fondées sur la perche de 18 pieds, sur l’arpent de 180 pieds et sur la lieue de 84 arpents.

            Le tableau suivant  provient de «Les débuts du Régime Seigneurial au Canada», par Marcel Trudel (Fides). Il établit les équivalences entre les mesures françaises, les mesures canadiennes d’il y a quelques années dites aussi mesures anglaises et les mesures métriques.

 

Tableau des mesures


Mesures française

 

Mesures anglaises

 

Mesures métriques

 

Mesures de longueur    
Pied
Toise (6 pieds)
Perche (3 toises )
Arpent (30 toises or 180 pieds)
Lieue (84 a
rpent)

 

1.066 pied
6.396
pied ou 2.132 verges
19.188
pied ou 6.396 verges
192
pied o
u 64 verges
3.1 mil
les

Le mille anglais vaut 27.5 arpents

0.325 mêtres
1.95 m
êtres
5.
85 m
êtres
58.522 m
êtres
4.99 kilom
êtres
Mesures de surface    
Pied carré
Toise carré (36 pi. c.)
Perche carré (9 toises c.)
Arpent carréé (100 perches c.)
Lieue carré (7056 arpents c.)
1.136 pied carré
40.9
6 pi.c. ou 4.55 verges c.
368.64 pi.c. ou 40.96 verges c. 4096 verge c. ou 0.846 arpent
5969.38 arpent ou 9.33 mille c.

 

0.105 mêtre
3.804 mêtres c.
34.25 mêtres c.
0.342 hectares
2415.63 hectares

 


           
Avec ce tableau, vous serez en mesure d’interpréter les différentes unités de longueur et de surface. Ainsi, lorsque je mentionnerai que notre ancêtre charlevoisien Louis Gontier habitait une terre de 12 arpents de front sur 40 de profondeur, vous pourrez vous faire une idée de la dimension de sa terre. En mesure française de l’époque, elle mesurait 2,160 pieds de front et en mesure anglaise, 2,304 pieds alors que l’équivalent en mesure métrique est d’environ 702 mètres. 

LES UNITÉS

            La lecture des documents anciens, notamment les actes notariés, est souvent rendue difficile par l’abondance des références à des unités complexes de poids et de mesures. Pour comprendre cette diversité dans le temps et dans l’espace, il nous a semblé utile de donner un tableau des unités les plus courantes sous l’Ancien Régime.

            D’abord, il convient ici de bien définir de ce que l’on entend par « L’Ancien Régime ».

            Les historiens francophones du Québec ont coutume d’appeler « Ancien Régime » la période de l’appartenance française dans ce territoire qu’on nomme couramment La Nouvelle France qui comprenait «  nouvelle France, acadie, Isle de Terre Neuve et autres païes de l’amerique septentrionale ». C’était alors la coutume de Paris qui se trouvait à être le système judiciaire et civil utilisé dans ces contrées éloignées de la mère-patrie. Et on les appelait aussi colonies d’outre-mer. Puis, après la conquête de 1759 et le Traité de Paris conséquent de 1763, la coutume de Paris fut appliquée pendant un certain temps. Il y eut d’abord le Régime militaire de James Murray puis le Régime civil du même Murray et le système britannique se mit graduellement en place et remplaça peu à peu la coutume de Paris et les régimes de James Murray.

            Mais nous sommes en Nouvelle-France et le mot «Ancien Régime » n’avait pas la même signification en France où l’on entendait par «Ancien Régime » le système politique et social de la France depuis le règne de François 1er (1515-1547) jusqu’à la Révolution française de 1789. La société d’Ancien Régime était divisée en trois grands ordres juridiquement illégaux (clergé, noblesse et tiers-état). Le régime était, dans l’idéal, une monarchie absolue de droit divin ; dans les faits, le pouvoir royal était limité par les corps intermédiaires ; états provinciaux, parlement, etc. Ce régime n’avait donc aucune incidence sur le cours de la vie des émigrants Français qui vivaient, nous l’avons dit, selon la coutume de Paris.

            Cependant, les arrivants de la mère-patrie provenaient de toutes les parties de la France. Ils s’installaient dans un pays neuf mais conservaient dans leurs valises et dans leurs têtes, du moins au début, les valeurs de leur coin de pays et aussi, les références usuelles de la vie courante. La réalité veut que les systèmes de mesures, les poids, les monnaies, etc, variaient grandement d’une région à l’autre. Un exemple : la perche (mesure de longueur) valait 18 pieds à Paris alors que la perche ordinaire en valait 20 ailleurs. En Nouvelle-France, les premiers seigneurs, comme la Compagnie-des-Cent-Associés et plus tard la Compagnie de la Baie d’Hudson établirent leurs propres systèmes de mesures, de poids et de monnaies selon les réalités applicables au nouveau pays. Et pendant ce temps, les Français de France vivaient selon des systèmes et des valeurs qui variaient grandement d’une région à l’autre et ces justement la valeur de ces équivalences dont nous allons vous donner une idée. C’est pour cette raison que dans les actes notariés du Régime Français, on prenait grand soin de préciser exactement la référence.

 

MESURES DE LONGUEUR:

  • Le pied de roi : 0.32483 m (censé être la mesure du pied de Charlemagne : 12 pouces). Il se subdivise en 12 pouces, le pouce (2, 706 cm) en 12 lignes, la ligne (0,226 cm) en 12 points (le point = 0, 188 mm). De 1812 à 1840, le pied métrique était de 0,33 m, le pouce métrique de 0, 0275 m. et la ligne de 0,0023 m. Voir aussi le pied carré, le pouce carré.
  • L’aune : elle était utilisée surtout pour mesurer les étoffes.
        L’aune de Paris : 1 m 1884 (soit 3 pieds 8 pouces)
        L’aune de Bordeaux : 1 m 4561
        L’aune de Troyes : 0 m 812
  • La brasse : utilisée dans la marine. Il s’agit d’une longueur de corde entre les bras étendus. Elle varie de 7, 6 à 5 pieds (1,624 m)
  • La toise : du latin tensa. « étendue ». Elle était d’environ 6 pieds, soit 1,949 m. De 1812 à 1840, la toise métrique était de 2 m. Voir aussi la toise carrée.
  • La canne : utilisée en Provence, elle valait environ 1,98765 m. (mais 2,01265 à Marseille).
  • La perche de Paris : elle équivalait à 18 pieds, soit environ 5,8471 m. Voir aussi la perche de Paris (mesures de surface).
  • La perche ordinaire : cette mesure était égale à 20 pieds, soit 6,496 m.
  • La perche des eaux et forêts : 22 pieds, soit 7,1564 m. Voir aussi la perche des forêts (mesures de surface).
  • Le pas : 0,624 m.
  • La lieue de Paris : (du gaulois leuca, « distance entre deux pierres ». Jusqu’en 1674, elle valait 1 666 toises. De 1674 à 1737, elle représente 2 000 toises, soit 3, 898 km. En 1737, elle mesure 2 400 toises pour le transport de grains, 2 000 pour Ponts et Chaussées, et 2 200 pour les Postes.
  • La lieue marine : 3 milles marins, soit 5 556 m.
  • Le mille marin : 1 852 m.
  • L’encâblure : cette unité représentait 1/10 mille, soit 185, 2 m.

MESURES DE SURFACE :

  • Le journal : c’était l’unité de superficie la plus utilisée sous l’Ancien Régime. Il s’agissait de la quantité de terre qu’une charrue pouvait labourer, ou qu’un homme pouvait travailler, ou la quantité de pré qu’il pouvait faucher, etc. en une journée.
        Le journal de Paris : 32 ares 86
        Le journal de Bordeaux : 31 ares 93
  • L’arpent : (du gaulois arepenn, « portée de flèche ». Cette autre mesure agraire était également très usitée.
        L’arpent de Paris : 100 perches carrées de 18 pieds de côté, soit 34,19 ares, soit 3 417 m2
        L’arpent commun : 42, 21 ares, soit 4 221 m2
        L’arpent du roi ou d’ordonnance : 51,07 ares
        L’arpent des eaux et forêts : 100 perches carrées de 22 pieds de côtés, soit 48 400 pieds carrés, soit 5 104 m2
  • La perche des forêts : 22 pieds de côté, soit 484 pieds carrés, soit 51, 04 m2.
  • La perche de Paris : 18 pieds de côté, soit 324 pieds carrés, soit 34, 17 m2.
  • La toise carrée : 36 pieds, soit 3, 796 m2.
  • Le pied carré : 144 pouces, soit 0, 10546 m2.
  • Le pouce carré : 0, 10546 m2.
  • La verge : ( du préceltique vège, « champ plat », contaminé par vergée, « terrain mesuré à la verge » ). Elle correspondait à ¼ d’arpent, soit 1 276 m
  • L’acre : correspond à 2 arpents ou 4 vergées.
  • L’ânée : il s’agit de la quantité de terre pouvant être ensemencée avec la charge normale d’un âne, soit environ 7 arpents.
  • Le bonnier : en moyenne 128 ares en Flandre et Artois.
  • La rasière ou mencaudée : c’est la quantité de terre pouvant être ensemencée avec le grain contenu dans une rasière, soit environ de 35 à 45 ares.
  • L’hommée, la bicherée, la coupée, l’ouvrée, la quarterée, la séterée, la poignerée : ce sont des quantités de terre pouvant être ensemencée avec le grain contenu dans une quartière, un setier, une poignère, un boisseau, une émine ( la moitié du setier ).
  • L’éminée : en moyenne 8 ou 9 ares en Provence.
  • La salmée : en moyenne de 63 à 70 ares.

MESURES DE CAPACITÉ :

  • Le litron : 0,79 litres.
  • Le boisseau : dérivé de boisse, bas-latin bostia et gaulois bosta, « creux de la main ». C’était la plus utilisée pour les grains ( blé, avoine, seigle ) ou pour le sel, le charbon de terre et le charbon de bois.
        Le boisseau de Paris : environ 16 litrons, soit 13 litres
        Le boisseau de Bordeaux : 78, 808 litres
        Le boisseau de Saint-Brieuc : 33, 86 litres
  • Le setier : 12 boisseaux, soit 152 litres. Voir aussi la chopine.
  • Le minot : diminutif de mine, du gréco-latin hemina. « mesure de 28 cl ».
    Correspond à 6 boisseaux pour l’avoine et le charbon de terre
        4 boisseaux pour le sel
        3 boisseaux pour le blé
        2 boisseaux pour le charbon de bois
  • Le muid : (du latin modius, « mesure ». Elle correspond à 12 sétiers, soit 1 1 872 litres pour les matières sèches et à 2 feuillettes, soit 274 litres pour les matières liquides (le muid de Bourgogne = 268 litres).
  • L’émine : ½ sétier, soit 78 litres.
  • La chopine ou sétier : du latin sextarius, « sixième ». Elle valait 0,476 litre.
  • La pinte : 2 chopines, soit 0,9305 litre.
  • Le pot ou quadre (cadre) : 2 pintes, soit 1,861 litres ( 2,2648 litres à Bordeaux ).
  • La velte : « du latin médiéval gualguita, « petite jauge », elle correspond à 8 pintes, soit 7,62 litres.
  • Le quartaut : 9 veltes, soit 68,5 litres.
  • La feuillette : il s’agit d’un tonneau marqué d’une feuillure « entaille de jauge ». Elle correspond à 2 quartauts, soit 137 litres.
  • La mesure : en Alsace, elle valait 64 pintes de Paris.
  • La barrique : à Bordeaux, elle valait 32 veltes et environ 110 pots bordelais.
  • La pipe : à Paris, elle correspond à 1 muid et demi, soit 432 pintes. En Bretagne, elle sert de mesure de grains ( 40 boisseaux ).
  • La ruche : en Normandie, cette mesure correspond à 25 pots. Le demeau est la moitié d’une ruche.
  • La queue : en Champagne, elle valait environ 266 litres ( mais 396 litres à Reims ).
  • Le scandal : de 12 à 20 litres en Provence, selon les localités. Elle servait pour l’huile.
  • La foudre : 4 muids, soit 1 072 litres.

Note : Les mesures de froment et de seigle sont « rases », mais celles d’avoine sont « combles », d’où une augmentation d’ 1/3.


MESURES DE POIDS :

  • La livre : 489,5 grammes. Elle était divisée en marcs ( le marc = 8 onces, soit 4 608 grains, soit 244,75 g. ), ou en 16 onces, ou en 9 216 grains. L’once : ( 8 gros, soit 30,59 g ) en 8 gros et le gros ( 3 deniers soit 3, 824 g. ) en 8 grains. La livre se divisait aussi en 4 quarterons, et le quarteron (122, 4 g.) en 4 onces. À Lyon, la livre ne comprenait que 13 onces trois quarts (15 pour la soie).
  • Le grain : 53 mg, soit 0,053 g.
  • Le denier ou scrupule : 24 grains, soit 1,275 g.
  • Le quintal : 100 livres, soit 48,95 kg.
  • Le millier : 1 000 livres, soit 489,5 kg.
  • Le tonneau de mer : 2 000 livres, soit 979 kg.

 

LES MONNAIES : 

            Cette question de la valeur des monnaies qui avaient cours au temps de nos ancêtres est fort intéressante quoique extrêmement complexe.

            Evidemment, je n’entrerai pas dans l’inextricable parcours de ces sciences que constituent l’Économie et la Finance. D’abord parce que je n’en ai pas la compétence et ensuite parce qu’il serait superflu d’aborder ces questions dans le cadre et les objectifs de l’histoire et de la généalogie de notre famille.

            Je me contenterai de vous présenter l’aspect le plus pratique de ce sujet car la monnaie est une valeur matérielle que nous manipulons constamment dans notre quotidien. C’est simple: la monnaie, c’est l’argent ! On en a ou on n’en a pas !  Si on en a, elle vaut tant !... Si on en a pas, elle conserve sa valeur intrinsèque mais nous prive de choses désirées et parfois de choses essentielles.            
La valeur d’une monnaie est basée sur la valeur d’un métal retenu par un ou plusieurs pays comme référence de leur système monétaire. De nos jours, nous nous servons de l’étalon-or. Ce qui signifie que la valeur de notre monnaie est basée sur la quantité d’or que notre pays possède et sur les réserves que nous avons de ce précieux métal ainsi que sur notre balance commerciale et l’importance ou la taille de notre produit intérieur brut. C’est en outre la valeur de référence généralisée presque partout sur cette planète. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. L’étalon-or pouvait varier selon une pléthore de circonstances, comme nous le verrons. Cependant, j’apporte ici une réserve car l’étalon-or n’est plus, en cette fin du 20e siècle et début du 21e siècle, la référence de base du notre système monétaire canadien.

            Du temps de nos ancêtres et jusqu’au milieu du XV11e siècle, on parlera de livre ou de franc, de sou ou sol, de louis, etc. Dans les contrats de mariage, par exemple, la coutume de Paris étant le système juridique en vigueur, le futur époux avantageait la future épouse d’un douaire coutumier d’environ 300 livres et d’un préciput préfix variable selon les moyens financiers de l’époux. Que voulait dire tout ça ?

            Mais, que valait la livre ou franc dans la vie quotidienne de nos ancêtres ? Que pouvait-on acheter avec 1 livre ? Aujourd’hui, on sait qu’avec environ 1 dollar, on peut acheter 1 litre de lait et que 454 grammes de beurre coûtent environ 3 dollars. Du temps des ancêtres, le numéraire de la moindre valeur était le denier.Puis,12 deniers faisaient un sol ou sou. En Nouvelle-France, au début de la colonie et à l’arrivée de notre ancêtre BERNARD GONTIER, la livre faisait 20 sols ou 20 sous alors qu’en France, la mère-patrie, on compensait l’argent retourné ainsi que les billets et autres effets au taux de 22 ou 23 sols pour une livre et souvent à des compensations beaucoup moins avantageuses.

            En résumé, la liste de quelques monnaies populaires de l’époque peut se configurer ainsi:

  • le denier, d’abord monnaie romaine.
  • le sou ou sol, pièce de cuivre ou de bronze qui, à partir de 1793, consistait en une pièce de 5 centimes.
  • la livre ou franc.
  • l’écu, monnaie d’argent.
  • le louis, monnaie d’or. Comme aujourd’hui, ces pièces avaient des équivalences comme notre dollar, qu’il soit américain ou canadien, équivaut à 100 cents.(nos bonnes vieilles cennes) que l’on dénomme encore «sous»,  peut-être en souvenir de nos ancêtres.
  • 12 deniers font 1 sou ou 1 sol.
  • 1 livre ou franc vaut 20 sols ou 20 sous.
  • 1 écu vaut 3 livres.
  • 1 louis vaut 20 livres, frappé à l’effigie du roi régnant. Le  louis d’or fut appelé napoléon du temps du règne de cet empereur.
  • 1 pistole vaut 10 livres. Elle fut d’abord une ancienne monnaie d’or espagnole puis devint une monnaie de compte française.
  • De plus, la contrebande introduisit au pays des monnaies étrangères comme la piastre espagnole  qui valait environ 20 livres.

            L’on sait que les deniers et les sols circulaient librement. En plus, on rencontrait le liard qui valait trois deniers, une monnaie de cuivre, alors que les sols, eux, consistaient  en un alliage de cuivre et d’argent. L’argent pur était réservé au petit louis, à l’écu blanc et au gros écu à couronne. Le précieux métal jaune servait pour les louis, les pistoles et les guinées qui, elles, étaient une monnaie de compte anglaise valant 21 shillings.

            En 1670, on avait la pièces de 5 sols en cuivre. Cette monnaie est, avec une autre pièce de 15 sols, l’une des premières à avoir été émises par la France pour ses colonies d’Amérique.

            Auparavant, en 1640, on émit le louis et le demi-louis d’or avec l’idée bien arrêtée de contrecarrer la falsification des pièces d’or. Ces pièces étaient donc marquées à l’effigie des rois et les premières pièces de ce genre apparurent sous Louis X111. Le premier louis d’or portait, au revers, des fleurs de lys qui imposèrent leur nom à cette monnaie que les numismates connaissent bien sous le nom de Lis d’Or.

            Plus tard, sous Louis X1V et après 1693, apparut le louis d’or, appelé aussi louis au deux L. Le revers était généralement marqué d’un écu ovale et cette pièce de monnaie doit son surnom à l’initiale du prénom des rois de France qui s’y trouve gravée. Mais ce qui nous intéresse le plus, c’est de savoir ce que l’on pouvait acheter avec ces  monnaies comme j’en ai fait la référence un peu plus haut. C’est là que l’on mesure la valeur intrinsèque d’une monnaie et qu’on peut établir des comparaisons avec les monnaies que nous utilisons aujourd’hui. Benjamin Sulte a déjà écrit : «La preuve que le travailleur commun, l’artisan, le notaire, gagnaient assez pour vivre, c’est qu’ils ont vécu». On peut alors de demander quelle était la valeur réelle, par exemple, des 100 livres promises à certains colons des débuts de la colonie ou les 50 livres que les Filles du roi recevaient à leur mariage. Et que représentait l’avance de 60 livres qu’on leur faisait avant leur embarquement ? Car, vers 1670, la monnaie en usage en Nouvelle-France valait, une fois rendue au pays,  un quart de plus que son  cours normal en France. En plus de souffrir les affres d’une périlleuse traversée où des centaines d’entre eux y ont littéralement laissé leur peau, ces héros obscurs , pauvres pour la majeure partie, se voyaient amputés d’une perte de 40% de leur maigre avoir dès leur débarquement au port d’arrivée. Ainsi, un engagé de Larochelle ( que l’on appelait presque malicieusement des « trente six mois » parce qu’ils étaient engagés pour 3 ans et qu’ils avaient ordinairement l’intention de retourner en France à la fin de leur contrat ) à qui on avait promis 100 livres n’en obtenait en réalité que 60...Quelle amère déception et surtout quelle réception ! Pour les Filles du Roi, la situation était moins gênante car ces 50 livres du Roi consistaient plutôt en un trousseau pour se partir en ménage.

            En 1645, par exemple, le prix d’une livre de pain était de 15 sols tandis que celui du bois de chauffage était de 10 sols la corde, donc une demie livre. Au début du XV111e siècle, vers 1709 et 1710, le beurre salé se vendait 10 sols la livre. La livre de beurre frais 15 sols, le melon d’eau, 5 à 6 sols et les gros jusqu’à 15 à 20 sols. Le fromage de l’Ile- d’Orléans, ferme et mince,  de forme ronde, était vendu à la « Grande Place » (aujourd’hui près de Place Royale ?).Il était plutôt petit (4 morceaux pour une livre - poids) et coûtait 30 sous la douzaine. Un poêle se vendait 100 livres et rares devaient être ceux, au 17e siècle, qui avaient le moyen d’en posséder un car, 100 livres, c’était le salaire annuel d’un excellent artisan.

            Il importe, ici, de bien faire la distinction entre la livre/monnaie comme unité de numéraire et la livre/poids comme unité de mesure de masse.

            La livre, comme mesure de poids, est une ancienne unité de valeur variable, dont le nom est encore donné, dans la pratique non officielle, au demi-kilogramme. Même aujourd’hui, en France, il ne faut pas se surprendre d’entendre quelque vénérable dame faisant ses courses et demander à son boucher 1 livre de côtelettes d’agneau. A ce moment-là, elle demande tout simplement 489,5 grammes de viande d’agneau... mais son boucher lui en servira 500 grammes. Au Canada, la livre/poids que  nous avons utilisée jusqu'à l’entrée en vigueur du SI est l’unité de masse équivalant à la «pound» britannique valant 453,592 g

            Quant à la livre/monnaie, il y a belle lurette qu’elle a été remplacée par le franc français de nos jours lequel a été remplacé par la monnaie européenne commune, l’EURO, depuis janvier 1999. Rappelons que l’EURO de ce début de 21e siècle n’est pas disponible sous la forme de billet ou de papier-monnaie ni même sous forme de pièces « trébuchantes et sonnantes »...L’Euro peut servir dans les transactions qui ne se règlent pas en argent liquide et une simple signature suffit pour l’instant. Ce n’est qu’en 2002 que vous pourrez obtenir, en Europe, des billets et des pièces de la valeur que vous voudrez et on les appellera des Euros. Les pays faisant partie de l’Union Économique Européenne perdront, hélas,  une partie de leur identité et vous aurez, par exemple, des Euros français, italiens, espagnols au lieu des francs français, des lires italiennes et des pesetas espagnoles.

            En plus de la livre tournois, on a déjà rencontré la livre parisis, parce qu’elle était frappée dans la ville de Paris. Encore, la livre de Flandre a déjà servi aux transactions financières en Belgique. Ce fut et c’est encore l’unité monétaire principale de Chypre, de l’Egypte, de l’Irlande du Sud ou Eire, du Liban, du Soudan, de la Syrie et de la Turquie. Enfin, la livre sterling ou livre ou  pound est toujours l’unité monétaire principale de la Grande-Bretagne et de l’Irlande du Nord et son symbole est £.

            Pour en revenir à la livre utilisée comme unité monétaire aux premiers temps de la Nouvelle-France, j’ai constaté quelque chose qui m’a grandement surpris...La livre n’a jamais existée...en ce sens qu’il n’y eut jamais de pièces d’une livre...ou de pièces frappées de la valeur d’une livre...et encore moins de billets, disons, par exemple, de 20 livres. Certains historiens disent que c’était une monnaie virtuelle ou imaginaire. C’est à moitié vrai comme c’est à moitié faux... car elle existait réellement mais aucune pièce tangible ne correspondait à cette valeur ; aucune pièce de 1 livre ne pouvait garnir les goussets d’un individu quelconque.   Cela veut dire, pratiquement, que pour payer comptant un article valant 1 livre, il fallait donc payer avec des pièces  sonnantes en sols ou en deniers et sortir de son gousset, de son réticule ou de son escarcelle 20 pièces de 1 sol chacune ou encore plus de pièces si l’on avait que des deniers comme argent sonnant. C’est ce qui explique que souvent, dans les films d’époque et dans certaines séries télévisées, on remarque souvent de ces grands sacs ordinairement de cuir d’où l’on sort allègrement quantités de fort belles pièces sonnantes et trébuchantes pour payer les effets achetés...

            D’où, peut-être, cette manie qu’avait nos ancêtres de ce siècle de cacher dans des sacs des sommes d’argent parfois considérables car ils avaient conservé l’habitude de leurs propres ancêtres de cacher les sommes d’argent dont ils disposaient et les banques n’existant pas telles que nous les connaissons aujourd’hui, ils ont choisi ce moyen pour mettre à l’abri soit leur immense soit leur modeste pécule amassé de peine et de misère. Ah ! cette fameuse période des « bas de laine... » !

            Un chausson aux pommes avec ça ?...

            La livre, comme monnaie, possédait une valeur très variable selon les périodes d’alternance de guerre et de paix. La solde d’un soldat était de 5 sous par jour, logé, nourri, habillé. Le salaire d’un homme de métier était d’un écu par jour. Les denrées alimentaires de base comme le blé, les pois et le maïs valaient 2 livres le minot, l’avoine 1 livre à 1 livre et quelques sous. Un cheval ordinaire ( quand même rare ) pouvait coûter jusqu’à 40 livres. Une belle cavale avec sa monture pour les sorties d’apparat devait être accessible pour les nobles et la bourgeoisie seulement car elle valait 100 livres. Une vache se vendait ordinairement 50 livres, un cochon moyen   (150 à 200 livres/ poids) 15 livres. Un mouton coûtait 5 livres.

            En lisant cet ouvrage sur les ancêtres de notre lignée ou ascendance directe, vous aurez l’occasion de parcourir quelques contrats de mariage, quelques inventaires après décès, quelques contrats de construction, des obligations monétaires envers tel ou tel personnage, etc. J’en ai fait la transcription au meilleur de mes capacités mais j’ai porté une attention particulière sur les montants d’argent mentionnés pour que vous soyez en mesure d’apprécier à leur juste valeur les sommes en cause dans ces divers marchés ou autres effets financiers où sont impliqués des montants d’argent qu’il faut évaluer pour en mesurer l’importance. C’est pourquoi je vous donne toutes ces explications sur les monnaies en usage au long de cette épopée de la famille Gontier-Gauthier et de son cheminement à travers les siècles. Comme complément aux faits réels qui ont affecté notre famille, j’ai cru bon de vous fournir d’autres cas explicites mais hors de notre famille. En effet, la lecture de certains inventaires dressés lors de décès, d’annulation de mariage, etc. nous donne une idée loin d’être approximative de la valeur de l’argent et de ce que l’on pouvait se procurer avec, disons, 100 livres.

            Quand François Labbé dit Labissonnière meurt, au mois de janvier 1669, il laisse de maigres avoirs...Son vieux capot est prisé ou estimé à 10 livres et l’on paie 100 sols ou 100 sous pour ses « souliers françois à homme ». Le jeune homme possède des fourrures de castors gras et demi-gras, des souliers sauvages, des « cannesons de toile blanche, des mouchoirs à moucher », des cravates et d’autres objets dont la valeur, exception faite des fourrures, est à peine suffisante pour rembourser les frais de son inhumation qui s’élèvent, tout compte fait, à 32 livres, 19 sols, 10 deniers.

            Le fameux Lambert Closse, mieux nanti, possède des vêtements, des tissus, des pièces d’argenterie, du bétail, des meubles et des immeubles. On peut voir qu’en 1662, des souliers français se vendaient 100 sols contre 24 pour les souliers sauvages. Un habit d’homme en drap d’Angleterre gris perle « avec sa petite oie feuille morte » valait 60 livres.

            En 1680, l’inventaire des biens de Denis Ruette d’Auteuil parle d’une selle de cheval estimée ou prisée à 10 livres, un tapis estimé à 3 livres et qui devait être bien vieux puisqu’une passoire en cuivre en valait 8...

            Ces faits anecdotiques proviennent de la revue parue il y a quelques années sous le titre intéressant de « NOS RACINES » et sont tout à fait authentiques. Ils servent bien à démontrer aussi que la valeur attribuée aux choses courantes a varié notablement au cours de la seconde moitié du XV11e siècle et du début du XV111e siècle et que l’inflation n’est pas une invention de la modernité...

            Les salaires aussi variaient selon les métiers exercés. En 1653, un chirurgien gagnait annuellement 150 à 200 livres, un menuisier, 100 livres, un charpentier, 75 à 100 livres, un armurier et ouvrier, 100 livres, un armurier et serrurier, 80 livres, un serrurier, 75 livres, un armurier et défricheur, 75 livres, un maçon, 80 livres, un cordonnier, 60 livres et un tailleur d’habits aussi 60 livres.

            Les peaux et les fourrures, même sous le contrôle très sévère du Gouverneur et de son Intendant, constituaient souvent un revenu d’appoint pour les colons. Par exemple, en 1715, la peau crue de l’orignal se vendait 10 livres , celle de l’ours, de la loutre et du raton laveur, 5 livres. La peau d’un ourson, 2 livres .Celle du loup, 2 livres et de  la martre (ou marte),95 sols. Celle du renard, 35 sols.

            Enfin, vous verrez, dans certains contrats, apparaître la  «livre tournois». C’est une monnaie frappée en France jusqu’au X111e siècle à Tours, ville de France (d’où « tournois ») qui devint plus tard une monnaie royale française frappée sur le même étalon. Le denier était la sous-livre tournois. Suite aux échanges commerciaux entre les marchands français et nouveaux-français, il est naturel qu’elle se soit retrouvée au pays et qu’elle ait servi de monnaie courante dans le commerce et les actes financiers de nos ancêtres.        

            L’installation du système monétaire en France dans cette lointaine colonie qu’était la Nouvelle-France ne s’est pas effectuée par transfert électronique de fonds...Les historiens ont écrit des pages et des pages à ce propos. On  s’aperçoit que dès le début de la colonisation, les Français nés en France et leurs descendants nés en ce pays se sont vite adaptés à leurs nouvelles conditions dans tous les domaines de leurs vies. Ils ont, entre autre, rapidement développé des moyens de trouver des pièces sonnantes que l’on dénomme aussi numéraire.

            D’abord, les premiers colons arrivés et même ceux arrivés plus tard étaient. pour la plupart, des gens pauvres ou de petite fortune. Donc, ils apportaient très peu d’argent avec eux. Même les soldats du Régiment de Carignan, après la dissolution du régiment, qui choisirent de demeurer en Nouvelle-France et d’y rester pour s’y bâtir une nouvelle vie, ne nageaient pas dans l’opulence. Encore, les Filles du roi qui furent nos aïeules ancêtres arrivaient, pour la majeure partie, avec seulement une dot de 50 livres que leur accordait le Roi pour se partir en ménage, s’acheter quelques hardes pour se vêtir et ceci, lors de leur mariage.

            Mais on peut facilement s’imaginer que cette somme était vite épuisée. Chez les Filles du roi, il y a bien eu quelques exceptions où des Filles du roi arrivaient avec une petite fortune. Je pense ici à notre aïeule ancêtre Marguerite Pasquier qui épousa notre ancêtre BERNARD GONTIER. Étant orpheline, elle put jouir des avantages accordés aux Filles du roi, dont la somme de 50 livres. Mais elle amenait avec elle une somme de 400 livres, somme considérable à cette époque. Je pense aussi à Catherine de Baillon (noble), veuve de Alphonse de Marle (noble) qui amenait avec elle une somme de 1000 livres en plus de la dot du roi de 50 livres. Celle-ci épousera Jacques Miville dit Deschesnes dont le père, Pierre Miville dit Le Suisse sera l’ancêtre souche des Miville puis des Miville dit Deschênes.

            Donc, les espèces sonnantes que les colons, les engagés et les Filles du roi possédaient à leur arrivée s’épuisèrent bientôt si bien qu’au pays, en 1663, (date probable de l’arrivée de notre ancêtre Bernard Gontier) il n’y avait plus d’espèces sonnantes. Car l’argent que l’on avait dépensé pour l’achat des biens de première nécessité retournait en France et ne revenait pas au pays. Cet argent servait à rétablir la balance commerciale déficitaire entre la dite mère-patrie et la colonie.

            Il y avait bien les nobles, la bourgeoisie de Québec, les administrateurs de la colonie (ceux-ci recevaient leurs paies à l’arrivée des navires à l’automne)  qui avaient sûrement du numéraire à leur disposition. Même ces argents retournaient en France. Il en résulta donc une situation catastrophique.

            C’est là que l’esprit d’adaptation et de débrouillardise fit son entrée et se manifesta pour la première fois dans l’histoire du peuple que nous sommes devenus. Ce fut le système D dans sa forme la plus éclatante qui prit forme dans l’esprit de nos ancêtres. La nécessité étant la mère de l’invention, les habitants de la colonie se mirent à employer le castor comme monnaie d’échange et ce système porta effectivement le nom de «monnaie de castor». L’utilisation de la peau du castor comme monnaie d’échange relève purement du troc, comme d’autre articles et autres biens rares ou de consommation qui firent la fortune des compagnies de marchands du moins jusqu'à 1663 où La Compagnie des Indes Occidentales eut main haute sur l’économie de la colonie.

            A la fin du XV1e siècle et au début du suivant, on constate que les indigènes autochtones troquent leurs fourrures contre de menus objets : une aiguille, un morceau de fer blanc, un petit miroir, un grelot, un bonnet de marin, etc. Mais rapidement, le jeu de l’offre et de la demande leur révèle la richesse qu’ils peuvent tirer de leurs produits. Les prix augmentent donc rapidement. Là où  un Amérindien se contentait de deux couteaux pour une peau de castor, il en exige une douzaine en 1608. Pas fous ces Amérindiens! Ça vous rappelle quelque chose ?

            Pour chaque année ou presque, au cours des premières décennies du XV11e siècle, on a évalué à 15,000 à 20,000 le nombre de peaux de castor acheminées vers la France. Un des objets de troc utilisés parmi les premiers est la hache de traite qui remplacera bien vite le fameux tomahawk de pierre. Les lames d’épées et de sabres, utiles pour la chasse, serviront d’objets de troc et les indigènes céderont volontiers des peaux de castor pour en obtenir.

            IL y avait, évidemment, une foule d’autres choses susceptibles de servir au troc. Un autre des plus important est l’écarlatine, un genre de couverture faite de « draps blancs, ou rouges, ou bleus bordés de bandes noires ». 

            Je ne parlerai pas du trafic des armes à feu que les Amérindiens ne connaissaient pas avant l’arrivée massive des Européens, Il y aurait plusieurs pages à écrire. L’éminent historien chicoutimien Russel Bouchard a commis un excellent livre sur les armes à feu des premiers temps de la Nouvelle-France et c’est à lire.(Les armes à feu en Nouvelle-France. Éditions du Septentrion). Mais je dirai seulement que ce genre de trafic et de troc fit tellement de ravages que dès 1612, une ordonnance était émise pour en interdire le trafic ou le troc, sous peine de fortes amendes et de pénibles punitions corporelles. Ce fut insuffisant car dès 1622, dix ans plus tard, le Conseil privé du Roi en émet une autre bien plus sévère cette fois, menaçant de mort ceux qui oseront trafiquer des armes à feu avec les Amérindiens. Le problème se compliquera au moment où les Anglais et les Hollandais toléreront la vente d’armes à feu. Mais les autorités hollandaises se raviseront et défendront un tel trafic au début des années 1630, sous peine de mort et d’amendes. De son côté, la Nouvelle-France permettra la vente d’armes à feu mais seulement aux Amérindiens qui auront épousé la cause du christianisme !... 

            Mais, la traite des fourrures battait son plein au point qu’il fallut bien y mettre de l’ordre à propos des prix. En 1665, Alexandre de Prouville de Tracy fixe les prix suivants, selon Russel Bouchard. 

  • une couverture blanche de Normandie   
  • un fusil          
  • une barrique de blé d’Inde                       
  • une couverte de ratine                              
  • une couverte à l’Iroquoise                        
  • un grand capot                                            
  • un moyen capot                                           
  • un petit capot     
6 castors
6 castors
6 castors
4 castors
3 castors
3 castors
2 castors
1 castor

 

            J’ouvre ici une parenthèse pour mentionner un fait authentique banal en soi où est impliqué notre ancêtre BERNARD GONTIER et où l’on a la preuve tangible que le castor ou tout autre fourrure animale que nous nommons d’une façon générique « pelleterie » servait effectivement comme moyen de paiement.

            En 1680, Bernard Gontier vient tout juste de s’installer sur la seigneurie de Beaumont après avoir obtenu une concession du seigneur Charles Couillard. Qui dit installation dit nécessairement frais encourus et Bernard Gontier, qui a délaissé son métier de menuisier à la basse ville de Québec pour devenir défricheur d’une terre vierge de toute entreprise de labour, de semences et de récoltes, doit donc s’équiper des instruments usuels pour mener à bien son nouveau métier. A la basse ville de Québec, on retrouve un marchand bourgeois qui semble fort à l’aise du nom de Jean Lepicard que notre ancêtre connaît bien (on le surnomme allègrement marchand de la Coste du Sud, car avec son immense barque, il allait rencontrer les colons de la Côte du Sud, de Lévis à la Rivière-Ouelle et sur leurs établissements) car on le retrouve dans bien des actes notariés de notre ancêtre. Bernard Gontier contracte donc une dette de 102 livres envers son bon ami Lepicard et, comme c’était la manière de faire à l’époque, passe par devant le notaire royal Pierre Duquet pour signer une obligation envers le sieur Jean Lepicard. En réalité, cette obligation était ce que nous appellerions aujourd’hui une reconnaissance de dettes. Mais, souvenons-nous que l’argent sonnant était très rare à cette époque. Alors, le paiement de la somme de 102 livres dûe au sieur Lepicard peut s’effectuer en argent ou en pelleterie...comme vous pouvez le lire sur le document original.

            N’est-ce pas là une façon fort élégante de pallier au manque d’espèces sonnantes ? Et c’est tout à la gloire de nos ancêtres qui savaient utiliser les moyens du bord pour honorer leurs engagements financiers. Le document ne précise pas quel moyen de paiement notre ancêtre a utilisé mais j’ai plutôt tendance à penser que quelques peaux de loups, de renards, de martres ou autres animaux du même poil...ont fait l’affaire du débiteur comme du créancier...Voici les documents en question avec la transcription que j’en ai faite :

 

Obligation de Bernard Gontier
Envers Jean Lepicard
27 octobre 1680

        Document original :

 

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                    Transcription :



OBLIGATION

Bernard Gontier envers Jean Le Picart

1680

 

PAR DEVANT Les notaires Royaux fut présent en sa personne Bernard Gontier Maistre Menuisier demeurant en la seigneurie de beaumont de present en cette ville Lequel a recognu et confessé debvoir bien et loyament au sieur Jean lepicart Marchand bourgeois de cette ville a ce present et acceptant la somme de cent deux livres pour solde de tous les comptes que les partyes ont pu avoir par ensemble du passé jusqu'à ce jour laquelle somme promet rendre et payer la dite somme de cent deux livres par luy dit debiteur au dit creancier ou ordre dans le premier septembre prochain de l’an mil six cent quatre vingt un pour tout delay a peine de tous despends et dommages et interests Et ce dit payement en argent ou pelleterie. Par ainsy & se Promettant,& se obligeant & se Renonçant Ce faict et passé a Quebec en l’estudde du notaire Duquet signé le vingtseptiesme jour d’octobre L’an mil six cent quatre vingt Et ont les parties signé.



                    (signé) Gontier                      (signé)   Jean le picart

(signé) Duquet
notaire Royal

parafé ne varietur
Verrier Proc. General
Dubouquet
greffe


            Pour un castor, un amérindien obtient, au choix, 2 livres de poudre, 4 livres de plomb, 8 couteaux à manche de bois, 10 jambettes, 25 alènes,12 fers de flèche, 2 épées, 2 tranches ou 2 haches.

            Mais, la rivalité commerciale entre Français et Anglais amène l’établissement de différentes échelles de prix et en 1689, les prix payés à Montréal ou à Albany vont souvent du simple au double, c’est à dire qu’il faut payer 2 fois plus cher à Montréal qu’à Albany ( capitale de l’ État de New York aujourd’hui ). Exemple : 1 fusil coûte 5 castors à Montréal mais 2 castors à Albany et une couverture de drap rouge ou un grand capot ou quatre chemises ou six paires de bas qui coûtaient 1 castor chez les Anglais en coûtaient 2 chez les Français. Il est bien normal alors que les chasseurs préfèrent vendre leurs fourrures en Nouvelle-Angleterre. On doit même dire que des hauts fonctionnaires de l’Administration française allaient jusqu'à faire eux-mêmes de la contrebande pour obtenir de meilleurs prix. Un genre de commandite, quoi ! A ces problèmes majeurs vinrent se joindre ceux de la traite de l’eau-de-vie. Un document de 1689 nous informe que les Anglais donnaient 6 pots d’eau-de-vie pour 1 castor. On peut donc facilement s'imaginer que cette situation provoqua de sérieux et graves problèmes religieux et politiques.

            Le pays, qui avait été en quelque sorte «loué» à la compagnie des Cent-Associés et ses compagnies affiliées jusqu’ en 1663, se trouvait donc en état d’infériorité économique vis-à-vis vis la France. Fort heureusement, la Compagnie acceptait la monnaie de castor qui se vendait 4 francs la livre. Les habitants pouvaient donc ainsi transformer le castor en marchandises mais cet argent retournait inévitablement en France.

            Avec l’arrivée des soldats en 1665, l’argent sonnant se mit de nouveau à circuler. Les pièces de monnaies ne restant pas en circulation vu qu’elles retournaient en France, on continua à fonctionner avec la monnaie de castor. Puis, en 1669, on négocia avec le blé (écrit bled en vieux français) qui valait 4 livres le minot. En 1674, le cours du marché vit apparaître un nouveau médium d’échange, la peau d’orignal, qu’on évaluait à 3 livres en moyenne.

            La résultante de la mise en place de ces changements fréquents fut que le pays n’avait pas de monnaie stable et qu’un changement radical s’imposait. La Compagnie des Indes Occidentales qui avait pris le contrôle économique de la colonie après 1663, la Compagnie des Cent Associés ayant disparu du décor, obtint du roi Louis X1V le privilège de frapper pour 100,000 livres de petites pièces spécialement marquées à un coin. Cette monnaie n’avait pas la même valeur en France qu’en Nouvelle-France. La plus-value de 1/3 imputée à cette monnaie en ce pays eut tôt fait d’augmenter le prix des denrées. Une pièce d’argent de 15 sols en France avait, en Nouvelle-France, une valeur de 20 sols et une pièce de 5 sols en France valait 6 sols 8 deniers ici. De sorte que l’émission d’une telle monnaie fut très vite absorbée et après une dizaine d’années, on n’en trouvait presque plus.

            C’est ici qu’intervient encore une fois l’esprit d’initiative et de débrouillardise dont nous semblons avoir hérité de nos ancêtres. En 1684, le roi Louis X1V envoie des soldats au pays. Comme l’armée est payée par l’Administration, on se doit de mettre à bord du bateau l’argent nécessaire à payer leurs soldes. Mais, malheureusement, cette année-là, on oublie leur paie et les soldats se retrouvent en Nouvelle-France sans argent, dans un pays qui, par surcroît, n’a pratiquement plus d’espèces sonnantes en circulation et encore moins en réserve. Que faire ?

            Comment se sortir du bourbier ? De plus, en 1685, le gouvernement manque totalement d’argent pour payer ses troupes !

            Qu’à cela ne tienne !

            L’Intendant de l’époque, Monsieur De Meulles, a une idée lumineuse...il fabriquera de l’argent au moyen de sa signature, espérant que le Roi y ferait honneur, ce qu’il approuvera d’ailleurs malgré l’émoi que cette initiative avait causé en France. Cette idée lumineuse de Monsieur De Meulles, c’est la fameuse monnaie de cartes.

            En soit, l’idée est fort simple. Mais, comme l’oeuf de Colomb, il fallait y penser. De Meulles décide de remettre à ses soldats un morceau de papier sur lequel est inscrite la somme qui leur était due...

            Le papier étant rare et de mauvaise qualité pour l’imprimerie, De Meulles se devait de trouver un moyen de pallier à cet inconvénient. Il eut alors l’idée fulgurante de se servir de jeux de cartes à jouer ordinaires. Sur le dos blanc d’une carte à jouer, on apposait le sceau des armes du Roi et le sceau de l’Intendant. Sur l’autre côté, on retrouvait la signature du Gouverneur en fonction ,de l’Intendant et de celle du Trésorier ainsi que le montant de la valeur de la carte. Je vous reproduis ci-bas un fac-similé d’une carte à jouer valant 40 livres de 20 sols, datée de 1714, signée par le Trésorier Duplessis, le Gouverneur Vaudreuil et l’Intendant Bégon ainsi qu'une carte de 12 livres signée par le gouverneur Beauharnois et l'intendant Hocquart. Je vous présente aussi certains exemplaires d'anciennes pièces de monnaie. Certains auteurs prétendent que l’initiative de la monnaie de cartes revient au gouverneur Denonville. Difficile à trancher et peu important !

            Cette monnaie de carte est historiquement le premier papier-monnaie à faire son apparition en Nouvelle-France. La première dénomination fut de 4 livres pour une carte entière. Une demie-carte valait 2 livres et le quart d’une carte 15 sols. Les gouverneurs Frontenac et Champigny renouvelèrent le système en 1690. On remboursait en espèces sonnantes dès que l’on pouvait s’en procurer et l’on détruisait les cartes ainsi annulées. Ce système fut très populaire. Même si cela avait créé un scandale en France au début, le Roi l’ayant approuvé, on s’y fit très vite lorsqu’on s’aperçut, en Nouvelle-France, que ce système inusité était fidèlement honoré à échéance. Tout alla bien jusqu’à la Guerre de Succession d’Espagne qui mit la France en mauvaise posture financière et les fonds commencèrent à être envoyés moins régulièrement. Par surcroît, une forte consignation d’espèces fut perdue lorsqu’un navire, Le Seine, fut pris par l’ennemi. La prise de ce navire par les Anglais revenant de la Virginie est survenue le jour de la fête de Sainte-Anne, le 26 juillet 1704, et à son bord, se trouvaient Monseigneur de Saint-Vallier ainsi que de nombreux ecclésiastiques qui sans doute, s’en venaient prendre la relève de Monseigneur de Laval qui mourra en 1708 à Québec.

            Selon le père François-Xavier de Charlevoix (c’est lui qui donna son nom à cette région que nous connaissons aujourd’hui comme telle. Le père Charlevoix n’a jamais mis les pieds sur la côte elle-même, ne l’ayant qu’aperçu que du bateau où il se trouvait mais il la trouva quand même fort belle et lui donna son nom), le navire Le Seine était porteur d’une cargaison de près d’un million de livres en espèces sonnantes et en marchandises de toutes sortes destinées au marché de la Nouvelle-France. Il fallut plusieurs mois avant que la nouvelle de la prise de Le Seine ne soit connue. Une fois la confirmation du désastre assurée, ce qui avait semé une grande consternation chez les administrateurs et les habitants ainsi que chez les soldats qui voyaient leur solde pour l’année disparue, tous se donnèrent la main pour surmonter l’épreuve.

            « Nous n’avons pas reçu Le Seine cette année, écrit le marquis de Vaudreuil, et nous n’en avons même pas aucune nouvelle, ce qui nous jette dans un terrible embarras ».

            La colonie subit, impuissante, une pénurie de sel entre autre mais elle trouva une source d’énergies nouvelles pour assurer son autosuffisance. Beaucoup de choses manquent, comme la confection des tissus dont on interdisait la fabrication car on ne cultivait plus les plantes productrices de fibres de chanvre et de lin. Plus de métiers à tisser, plus de tisserands ! Mais avec la prise de Le Seine, tout change pourtant. Dès le printemps 1705, la terre s’ouvre par un labour hâtif pour recueillir de nouvelles semences qu’on avait réussi à acquérir. Le chanvre et le lin gagnent en importance et rejoignent presque le blé.

            Quel bel exemple, pour nous et pour ceux qui viendront, de constater ce que nos ancêtres ont réalisé, avec moins que rien...Des faits comme celui-là devraient être enseignés à nos jeunes au lieu de les abêtir avec des futilités...

            En 1714, on avait émis pour 2 millions de livres de cartes. Malheureusement, les commerçants doublèrent leurs prix lorsqu’on les payaient avec la monnaie de carte. L’inflation se mit alors de la partie et la colonie grandissante était au bord de la ruine. C’est alors que l’Intendant Hocquart, lorsqu’il arriva en Nouvelle-France pour y remplir son mandat d’Intendant en Nouvelle-France en 1729 jusqu’en 1748, baptisa cette monnaie de « monnaie de singe », expression que l’on emploie encore pour désigner une monnaie qui n’a pas de valeur. Mais comme les espèces n’arrivaient de France qu’avec la navigation d’été, il fut contraint de signer lui aussi plus de 75,000 cartes On commença donc à liquider la monnaie de carte, ce qui occasionna une perte nette considérable équivalente à environ 50 livres par homme, femme et enfant. C’était presque la banqueroute dans un pays qui avait déjà peine à survivre. Il faut dire aussi qu’à partir de 1717, on était revenu aux espèces sonnantes qui avaient désormais cours avec la même valeur qu’en France. Mais la monnaie de cartes fut remise en vigueur en 1729.

            Comme nous l’avons vu un peu plus haut, l ‘économie de la Nouvelle-France a frôlé la catastrophe à plusieurs occasions mais nos ancêtres et leurs gouvernants ont toujours su s’en sortir avec une certaine élégance. Mais il reste que la pénurie de devises a affecté gravement le commerce entre la France et ce pays qu’ils appelaient le Canada. Deux sources d’argent liquide existaient pourtant pour améliorer la situation. A partir de 1664, les frais de l’Intendant et le traitement ou la solde des soldats du régiment de Carignan étaient réglés en espèces (excepté lors de l’épisode malheureux de la prise de Le Seine en 1704). Le roi envoyait chaque année des subsides pour solder les dépenses administratives pour une somme qui dépassaient largement les 100,000 livres, ce qui contribuait à regarnir les coffres du trésor de la Nouvelle-France. Cependant, n’oublions pas que la navigation, entre la mère-patrie et sa colonie prometteuse en laquelle on fondait les plus grands espoirs, se terminait avec la prise des glaces sur le Saint-Laurent, donc tardivement à l’automne. A ce moment-là, on n’en était encore qu’à l’étude du budget alors que les dépenses couraient depuis le mois de janvier précédent. Il fallut donc trouver une solution plus pratique. Et c’est une des raisons qui ont poussé l’intendant Jacques De Meulles à trouver un moyen pratique et ponctuel pour «payer l’épicerie», pour employer une expression couramment utilisée de nos jours. Comme les jeux de cartes abondaient au pays, il avait, pour ainsi dire, l’idée à portée de mains…et c’est là qu’il «inventa» la fameuse monnaie de cartes dont il garantissait le remboursement à l’arrivée des fonds du roi.

            Au début, ce fut un mode de paiement considéré comme un expédient temporaire fort utile. Devant le succès de confiance qu’il remporta lorsqu’on s’aperçut que cette monnaie de cartes était honorée en France, on persista à l’utiliser de façon régulière. Les habitants et même l’Administration l’appréciaient au point de thésauriser cette monnaie de cartes, ce qui eut comme effet indésirable de fausser dangereusement le système. La situation atteint son paroxysme lorsque l’Intendant, pour compenser le déficit, se sentit obligé d’émettre de nouvelles cartes et ainsi dépasser la valeur du fonds du roi qui en garantissait le remboursement. Et c’est pour cette raison que, d’émission en émission, la circulation de cette monnaie de cartes atteignit près de 2 millions de livres en 1714 et que l’inflation s’installa presque à demeure en 1714, comme mentionné plus haut.

            Puis, en 1729, lorsqu’on remit ce genre de monnaie en vigueur suite à l’insistance de la population, 400,000 livres de monnaies de cartes furent signées, dont 150,000 livres devaient servir au commerce intérieur de la colonie.

            Pour récupérer pièces d’or et d’argent, l’Intendant utilisa un autre moyen, lequel s’apparentait à une lettre de change. Il signait aux commerçants des « billets de caisse » en échange de versements en espèces. A l’arrivée des bateaux, entre le début du printemps et le fin de l’automne, les marchands payaient leurs achats avec ces billets qui seront remboursés à Paris par le Trésorier de la Marine. Cette formule était excellente en soi, à condition de ne pas en abuser et de se montrer prudent...

            Ce ne fut malheureusement pas toujours le cas car en 1747, l’Intendant signa pour 2 millions six cent mille livres d’ordonnances de ce genre, sous forme de «billets de caisse». En 1759, il en signa pour 30 millions. Ce fut définitivement le gouffre !

            On voit bien qu’en survolant et en observant de loin les opérations financières de nos ancêtres et de leurs dirigeants. ce délabrement du système monétaire découlait inévitablement de l’absence de numéraire et quand la circulation monétaire existe, elle conduit à l’inflation car la monnaie n’est pas saine en soi...

            Après 1759, le problème change de mains mais existe toujours. En ce fatidique 13 septembre 1759, nous sommes honteusement et traîtreusement conquis...Nos ancêtres ont subi le régime militaire de 1760 à 1763 puis James Murray instituera le Gouvernement civil de 1763 à 1766, après la signature du Traité de Paris de 1763.

            Nos ancêtres devront s’adapter rapidement à un nouveau système monétaire imposé par le conquérant britannique et la nouvelle Couronne.

Et après la Conquête de 1759, au Canada et au Québec

            En Nouvelle-France, l’économie, basée principalement sur le système de traite des fourrures, encadrée par les compagnies de traite, ne rendait pas essentielle la circulation du numéraire. Pendant le Régime français, les pièces de monnaies étaient rares, nous l’avons vu. On n’en frappait pas dans la colonie même : il fallait attendre le vaisseau du roi et sa cargaison de pièces pour échanger les monnaies de cartes contre argent sonnant. De plus, les représentants de compagnies établies en Nouvelle-France tendaient à accumuler des pièces au siège de la compagnie en France.

            Cette quasi pénurie permanente de pièces de monnaie dans la colonie pendant la Nouvelle-France se poursuivit quelques années sous le Régime britannique. Les colonies anglaises, comprenant maintenant la Nouvelle-France, s’étendaient désormais jusqu’aux colonies espagnoles au sud. Le système monétaire devint une vraie tour de Babel. On retrouvait alors d’anciennes pièces françaises aux côtés de shillings et guinées britanniques et des monnaies hispano-américaines.

            Après la guerre d’indépendance américaine, les nouveaux dollars entrèrent également sur le marché canadien. L’Angleterre, tout comme la France, ne parvenait pas à envoyer suffisamment de numéraire dans ses colonies. Elle refusait cependant de laisser ses coloniaux frapper leurs propres pièces.

            Et bien que le Canada se forma en confédération en 1867, il dût faire frapper une partie de ses pièces par la Monnaie royale britannique jusqu’en 1907 !

            Il fallait la ruée vers l’or du Klondike, à la toute fin du X1X e siècle, pour que la population canadienne commence à s’alarmer au sujet de l’exploitation de l’or, et donc, de la frappe des pièces de monnaies. Qui allait frapper l’or canadien ?

            Ce ne fut qu’à la suite de longs débats, autant au Canada qu’en Angleterre, que le gouvernement canadien décida (et obtint l’autorisation) d’établir sa propre succursale de la Monnaie royale à Ottawa. L’ouverture officielle se déroula le 2 janvier 1908.

            Voilà !

            Je clos ce chapitre en songeant que notre monde moderne n’a point su tirer les leçons, pourtant évidentes, que nous ont données nos ancêtres et que dans ce monde, au début de troisième millénaire, tout est encore à repenser...

            Dans la suite de mon récit, pour chacune des générations décrites, je tâcherai de vous instruire ponctuellement sur la nature et la valeur des monnaies et des mesures utilisées par nos ancêtres dans leurs différents actes financiers et juridiques.

            Voici quelques images illustrant sous quelles formes se présentaient différentes monnaies en usage en Nouvelle-France suivies de quelques autres relatives à la monnaie de cartes :



DES MONNAIES d’or, d’argent, de cuivre et… de cartes

 

 

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L'augmentation de la population en Nouvelle-France n'a fait qu'amplifier le problème du manque monétaire. C'est pourquoi, en 1685, la monnaie de carte est alors introduite par De Meulles, intendant de 1682 à 1686, pour tenter de régler le manque de numéraire.

Musée de la civilisation, dépôt du Séminaire de Québec, collection numismatique.

  Pice de monnaie

pièces de 5 et 15 sols, en argent, ont été frappées à Paris en 1670, et utilisées en Nouvelle-France. Nos 1993.1, 1993.3.

Pice de monnaie 

Pièce de monnaie portugaise, en argent, frappée à l'effigie de Louis 1er. No 1994.3645.

Pice de monnaie 

Pièce de monnaie espagnole, en argent, avec armoiries couronnées de Philippe V. No 1994.3448.

 

 

 

 

 

« Pendant les longues soirées d'hiver, les jeux de cartes étaient l'amusement favori de la population, et par conséquent, il s'en trouvait un dépôt assez considérable. C'est à cette ressource que l'intendant eut recours, et de communes cartes à jouer coupées en quatre avec la valeur écrite à la main, ont inauguré le premier papier-monnaie qui fut mis sur le continent américain, et de fait, il a toujours été connu au Canada sous le nom de monnaie de carte. Chaque carte était timbrée à la cire à cacheter d'une fleur de lis, et portait les signatures de l'intendant et du secrétaire de la trésorerie de Québec. Une époque était spécifiée pour leur rentrée à la caisse du gouvernement, et après que leur montant eût été converti en lettres de change tirées sur le trésor royal, elles étaient brûlées (1). »

Le format de la carte oscillait selon la valeur indiquée, et ces valeurs oscillaient entre 10 sols et 100 livres. Pour les montants supérieurs à 24 livres, une ordonnance de l'intendant devait être émise, et le paiement s'effectuait lorsque les fonds arrivaient de France.

La monnaie de carte resta en usage près de 75 ans, jusqu'en 1759, année de la Conquête britannique et de la fin du Régime français en Nouvelle-France(2).

(1) E. Zay. La monnaie de carte. Paris : Société française de numismatique, 1889, p. 3.

(2) Banque du Canada. Histoire de la monnaie au Canada. Ottawa, 1981, p. 10.

 

 

Monnaie de carte de 24 livres
signée par le gouverneur Beauharnois en 1729,
et l’intendant Hocquart avec, en haut à gauche, la signature du trésorier

 

 

Monnaie de carte

Carte de 6 livres signée par le gouverneur, de Jonquière
et par l’intendant Bigot en 1749

 

Monnaie de 6 livres                    

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  Carte de 40 et 100 livres signée par Vaudreuil en 1714
l'intendant Bégon et le trésorier Duplessis.